« J’imagine les rumeurs. »

« Est-ce que ça en vaut la peine ? »

« Je vous le ferai savoir. »

« Je n’en doute pas. »

« Autre chose », dit Siker. « Comment ferez-vous pour vous protéger d’Abnethe ? »

« Je vais devenir maître d’école », dit McKie.

« Je préfère que vous ne m’expliquiez pas », soupira Siker. Et il rompit le contact.

 

McKie se retrouva assis dans l’atmosphère mauve de la Boule. Il transpirait de tout son corps. L’endroit était une véritable fournaise. Il se demanda si la chaleur lui faisait véritablement perdre sa graisse. Son eau, certainement. À la seule pensée de l’eau, il sentit le dessèchement de sa gorge.

« Vous êtes là ? » fit-il d’une voix rauque. Silence.

« Fanny Mae ? »

« Je demeure chez moi », dit la Calibane.

La sensation d’entendre les mots sans se servir de son ouïe crispait McKie et, ajoutée aux effets de l’agressal qui était dans ses veines, provoquait en lui une rage latente. Maudite Calibane, avec ses airs supérieurs ! Elle nous a fourrés dans un fichu pétrin !

« Êtes-vous disposée à coopérer avec nous pour faire cesser les flagellations ? » demanda-t-il.

« Dans les limites du contrat. »

« Très bien. Vous insisterez donc auprès d’Abnethe pour que je devienne votre professeur. »

« Vous occupez fonctions de professeur ? »

« Avez-vous appris quelque chose grâce à moi ? » demanda-t-il.

« Toutes conjonctions mêlées instruisent. »

« Conjonctions », murmura McKie. « Je dois me faire vieux. »

« Expliquez vieux. »

« Ça ne fait rien. Nous aurions dû commencer par votre contrat. Peut-être qu’il y a moyen de le rompre. Par quelles lois est-il régi ? »

« Expliquez lois. »

« Quel système de régulation des accords d’honneur ? » rugit McKie.

« Par l’honneur naturel des conjonctions co-sentientes. » « Abnethe ne sait pas ce que c’est que l’honneur. » « Je comprends honneur. »

McKie soupira. « Est-ce qu’il y a eu des témoins, des signatures, quelque chose dans ce genre ? »

« Tous mes compagnons calibans témoins des conjonctions. Signatures pas compris. Expliquez. »

McKie décida de ne pas se lancer pour l’instant dans l’exploration du concept de signature. Il préféra demander : « Dans quelles circonstances pourriez-vous refuser d’honorer votre contrat avec Abnethe ? »

Après un silence prolongé, la Calibane répondit :

« Changement dans circonstances égale variables relations. Quand Abnethe n’a plus de conjonctions ou tente redéfinition des essences, linéarités possibles pour mon désengagement. »

« Bien sûr », dit McKie. « C’est logique. »

Il secoua désespérément la tête en examinant l’air au-dessus de la louche géante. Les Calibans ! On ne les voyait pas, on ne les entendait pas, on ne les comprenait pas…

« Est-ce que je peux me servir de votre système S’œil ? » demanda-t-il.

« Vous occupez fonctions de professeur. »

« Cela signifie oui ? »

« Réponse affirmative. »

« Réponse affirmative », répéta McKie. « Bon. Pouvez-vous également transporter des objets pour moi, et les envoyer à l’adresse que je vous indiquerai ? »

« Quand conjonctions apparentes. »

« J’espère que ça veut bien dire ce que je crois », fit McKie. « Avez-vous connaissance du bras de Palenki et du fouet qui sont sur votre sol ? »

« J’ai connaissance. »

« Je désire les envoyer dans un certain bureau du Central. Pouvez-vous faire cela ? »

« Pensez au bureau », dit la Calibane. McKie obéit.

« Conjonctions disponibles », dit la Calibane. « Vous désirez envoyer à lieu d’examen. »

« C’est exact ! »

« Envoyer maintenant ? »

« Tout de suite. »

« Suite, oui. Envoi antérieur difficile en raison des linéarités. »

« Hein ? »

« Objets partent. »

Tandis que McKie clignait des yeux, le bras et le fouet disparurent à sa vue, accompagnés par un claquement sec d’air qui explosait.

« Est-ce que les Taprisiotes fonctionnent d’une façon similaire ? » demanda McKie.

« Transport de messages niveau d’énergie mineur », répondit la Calibane. « Esthéticiens de Steadyon utilisent niveau encore plus mineur. »

« J’imagine », dit McKie. « Mais ça ne fait rien. Il y a aussi le cas de mon ami, Alichino Furuneo. Vous l’avez renvoyé chez lui, je suppose. »

« Exact. »

« Ce n’était pas le bon endroit. »

« Créatures possèdent une maison seulement. »

« Nous autres humains nous avons plusieurs maisons. »

« Mais je vois conjonctions ! »

McKie sentit l’impact de la protestation irradiée par la Calibane. Il se raidit. « Je n’en doute pas », dit-il. « Mais il possède une autre maison ici sur Cordialité. »

« L’étonnement me remplit. »

« Probablement. Il reste que j’aimerais savoir si vous êtes en mesure de corriger cette situation. » « Expliquer mesure. »

« Pouvez-vous l’envoyer chez lui sur Cordialité ? » Un silence, puis : « Cet endroit pas chez lui. »

« Mais pouvez-vous l’y envoyer ? »

« Vous souhaitez cela ? »

« Je le souhaite. »

« Votre ami parle par Taprisiote. »

« Oooh ! » fit McKie. « Vous pouvez écouter leur conversation ? »

« Contenu du message pas disponible. Conjonctions visibles. Je possède connaissance que votre ami échange communication avec co-sentient d’une autre espèce. »

« Quelle espèce ? »

« Celle que vous appelez Pan Spechi. »

« Qu’arriverait-il si vous faisiez revenir Furuneo chez… ici, sur Cordialité, maintenant ? »

« Conjonctions dispersées. Mais échange de messages se termine dans cette linéarité. Je le transfère. Voilà. »

« Vous l’avez transféré ? »

« Conjonctions nouvelles. »

« Il est ici sur Cordialité en ce moment ? »

« Il occupe endroit pas chez lui. »

« J’espère que nous comprenons la même chose. »

« Votre ami », reprit la Calibane, « désire présence avec vous. »

« Il veut venir ici ? »

« Exact. »

« Et pourquoi pas ? Très bien, faites-le venir. »

« Quel motif représente présence de votre ami chez moi ? »

« Je voudrais qu’il reste avec vous pour surveiller Abnethe pendant que je m’occupe de quelque chose d’autre. »

« McKie ? »

« Oui. »

« Vous avez connaissance que présence de vous ou d’un autre de votre espèce prolonge implication mienne dans votre plan d’onde ? »

« C’est parfait. »

« Votre présence amenuise flagellations. »

« Je m’en doutais bien. »

« Doutais ? »

« Je le comprends ! »

« Compréhension probable. Conjonctions indicatives. » « Vous ne pouvez pas savoir comme ça me fait plaisir », dit McKie.

« Vous désirez présence de votre ami ? »

« Que fait Furuneo ? »

« Furuneo échange communication avec… assistant. »

McKie secoua la tête d’un air désespéré. Il sentait la brume d’incompréhension qui les entourait à chaque tentative de communication. Pas moyen d’y échapper. Et plus ils croyaient avoir trouvé un terrain commun, plus ils risquaient d’être loin du but.

« Quand Furuneo aura terminé sa conversation, amenez-le ici », dit-il. Il s’appuya contre le mur, épuisé. Dieux de l’enfer, qu’il faisait chaud ici ! Pourquoi les Calibans avaient-ils besoin d’une telle quantité de chaleur ? Peut-être que la chaleur représentait quelque chose de particulier pour eux, une onde visible, qui sait, correspondant à une fonction dont les autres co-sentients n’avaient même pas idée.

McKie avait l’impression de participer ici à un dialogue de fantômes. Depuis longtemps toute raison avait fui, diluée dans les planètes du cosmos. La Calibane et lui passaient de faux marchés, croyant reconstruire le chaos. S’ils échouaient, la mort emporterait pécheur et innocent, bon et coupable. Des navires partiraient à la dérive sur d’innombrables océans, des tours s’écrouleraient, des édifices sombreraient et des soleils continueraient leur course dans des ciels solitaires.

Un courant d’air relativement frais fit savoir à McKie que Furuneo arrivait. McKie se retourna et vit l’agent planétaire étalé sur le sol non loin de lui, en train de se relever lourdement.

« Pour l’amour de la raison ! » s’écria Furuneo. « Qu’est-ce qu’on est en train de me faire ? »

« J’avais besoin d’un peu d’air frais », dit McKie.

« Quoi ? »

« Heureux de vous revoir », fit McKie avec un large sourire.

« Ouais ? » Furuneo s’accroupit en se frottant les reins face à McKie. « Vous avez une idée de ce qui vient de m’arriver ? »

« Vous étiez sur Landy-B. »

« Comment le savez-vous ? Vous êtes responsable ? » « Un léger malentendu », dit McKie. « Votre demeure se trouve sur Landy-B. » « C’est faux ! »

« Je vous laisse discuter de cela avec Fanny Mae. Avez-vous commencé les recherches sur Cordialité ? »

« J’ai à peine eu le temps de m’y mettre quand vous…» « Je sais, mais avez-vous commencé ? » « J’ai donné les ordres. »

« Parfait. Fanny Mae vous tiendra au courant de diverses choses et amènera vos hommes ici pour qu’ils vous fassent leur rapport lorsque vous en aurez besoin. N’est-ce pas, Fanny Mae ? »

« Conjonctions restent disponibles. Contrat autorise. »

« Brave fille. »

« J’avais presque oublié la chaleur qui règne ici », dit Furuneo en s’épongeant le front. « Je pourrai faire venir mes hommes ici. Quoi d’autre ? »

« Vous tenez Abnethe à l’œil. »

« Et puis ? »

« Dès qu’elle ou un de ses bourreaux palenkis montrent le bout du nez, vous faites un enregistrement holog de tout ce qui se passe. Vous avez votre équipement ? »

« Bien sûr. »

« Très bien. Quand vous enregistrerez, placez vos instruments aussi près du couloir que possible. »

« Elle le fermera probablement aussitôt qu’elle verra ce que je suis en train de faire. »

« N’y comptez pas trop. Oh, autre chose. »

« Oui ? »

« Vous êtes mon assistant pédagogique. »

« Votre quoi ? »

McKie expliqua l’accord passé avec la Calibane. « Comme cela elle ne peut pas se débarrasser de nous sans violer les termes de son contrat avec Fanny Mae », dit Furuneo. « Pas bête. » Il plissa les lèvres : « C’est tout ? »

« Non. Je voudrais que Fanny Mae et vous discutiez de conjonctions. »

« Conjonctions ? »

« Conjonctions. Je veux que vous tentiez de découvrir ce que par tous les diables du cosmos les Calibans entendent par conjonctions. »

« Conjonctions », répéta Furuneo. « Y a-t-il un moyen de refroidir un peu cette fournaise ? »

« Vous pourriez en faire un autre sujet d’étude. Essayez de découvrir la raison de toute cette chaleur. »

« Si je ne fonds pas d’abord. Où partez-vous ? »

« Chasser. À condition que Fanny Mae et moi puissions nous mettre d’accord sur les conjonctions. »

« Je ne vous suis pas très bien. »

« C’est vrai. Mais j’essaierai de suivre la piste – si Fanny Mae veut bien m’envoyer là où se trouve le gibier. »

« Ahhh », dit Furuneo. « Mais vous pourriez très bien tomber dans un piège. »

« C’est un risque. Fanny Mae, est-ce que vous avez écouté ? »

« Expliquez écouter. »

« Ça ne fait rien. »

« Ça oisif ? »

McKie ferma les yeux, déglutit avec peine. « Fanny Mae, je vous demande si vous avez connaissance de l’échange d’informations qui vient d’avoir lieu entre mon ami et moi ? »

« Expliquez avoir 1…»

« Avez-vous connaissance ? » hurla McKie.

« Amplification contribue peu à communication », dit la Calibane. « Je possède connaissance désirée présumée. »

« Présumée », murmura McKie. « Est-ce que vous pourriez me transporter dans un endroit près d’Abnethe où elle n’aura pas connaissance de ma présence mais où j’aurai connaissance de la sienne ? »

« Négatif. »

« Pourquoi ? »

« Clause spécifique du contrat. »

« Ah ! » McKie se prit le front pour réfléchir. « Dans ce cas, pourriez-vous me transporter dans un lieu on je pourrais par mes propres moyens obtenir connaissance d’Abnethe ? »

« Possibilité. Permettez examen des conjonctions. »

McKie attendit. La chaleur à l’intérieur de la Boule était devenue quelque chose de tangible et qui pesait sur tous ses sens. Il vit que Furuneo était déjà en train de se dessécher.

« J’ai rencontré ma mère », dit Furuneo en remarquant le regard de McKie.

« Splendide. »

« Elle nageait en compagnie de quelques amis lorsque la Calibane m’a lâché dans la piscine avec eux. L’eau était formidable. »

« Ils ont été surpris, j’imagine. »

« Ils ont trouvé la plaisanterie adorable. J’aimerais savoir comment fonctionne ce système S’œil. »

« Vous n’êtes pas le seul. L’idée de la puissance mise en jeu me donne le frisson. »

« Un petit frisson ne serait pas de trop. Vous savez, c’est une drôle de sensation – vous discutez tranquillement avec de vieux amis, et tout d’un coup, hop, vous vous retrouvez le bec en l’air ici sur Cordialité. Qu’est-ce que vous croyez qu’ils ont pensé ? »

« Ils ont pensé que c’était de la magie. »

« McKie », dit la Calibane, « je vous aime. »

« Hein ? » explosa McKie.

« Je vous aime », répéta la Calibane. « Affinité d’une personne pour une autre personne. Une telle affinité transcende les espèces. »

« Je veux bien le croire, mais…»

« Puisque je possède cette affinité universelle pour votre personne, conjonctions ouvertes, permettant exécution de votre demande. »

« Vous pouvez me transporter à proximité d’Abnethe ? »

« Affirmatif. Accord avec désir. Oui. »

« Où se trouve cet endroit ? » demanda McKie.

Il s’aperçut, dans un déplacement d’air froid et une prise de contact désordonné avec le sol, qu’il était en train d’adresser sa question à un rocher couvert de mousse. Un instant, il examina le rocher tout en recouvrant son équilibre. Il faisait un mètre de haut environ et était strié de veinules de quartz blanc parsemé de paillettes brillantes. Il se dressait solitaire au milieu d’une vaste prairie sous un lointain soleil jaune. D’après la position du soleil, McKie conclut qu’il était arrivé au milieu du matin ou de l’après-midi.

Au-delà du rocher, la prairie, avec quelques buissons jaunâtres épars, s’étendait jusqu’à l’horizon plat qu’interrompaient les tours dressées d’une ville blanche.

« Elle m’aime ? » demanda McKie au rocher.

Le fouet et le bras du Palenki arrivèrent au laboratoire voulu du BuSab alors qu’il était temporairement inoccupé. Le chef de labo, un Wreave dos-inversé nommé Treej Tuluk et ancien du Bureau, était parti assister à la réunion que le rapport de McKie avait provoquée d’urgence.

Comme la plupart des dos-inversés, Tuluk était un odeur-id. Il avait un corps de Wreave de dimensions moyennes, deux mètres cinquante en hauteur, tubulaire, à la fourche de pied développée, à la fente faciale verticale ornée à son extrémité inférieure de manipulateurs spéciaux. Une longue association avec des humains ou des humanoïdes lui avait conféré une démarche vive malgré la structure de son dos, une prédilection pour les vêtements avec des poches et des maniérismes de langage très peu wreaves aux intonations cyniques. Les quatre tiges oculaires qui saillaient de la partie supérieure de sa fente faciale étaient vertes et douces.

En rentrant de la réunion, il reconnut du premier coup d’œil les objets qui gisaient sur le sol du labo. Ils correspondaient bien à la description de Siker. Tuluk pesta intérieurement contre celui qui avait ainsi fait la livraison, mais s’abîma bien vite dans les complexités de l’examen. Avec l’aide de deux assistants qu’il avait fait venir, il prit quelques hologs préalables avant de séparer le bras du fouet.

Comme ils s’y étaient attendus, la structure génétique du Palenki ne leur apprit pas grand-chose. Le bras n’avait pas appartenu à l’un des rares Palenkis qui figuraient dans les dossiers de la Co-sentience. Néanmoins, Tuluk établit une carte ADN et un diagramme séquentiel complets. Cela pourrait toujours servir à identifier l’ancien propriétaire du bras, en cas de nécessité.

Pendant ce temps, l’étude du fouet était en cours. Le rapport qui sortit des ordinateurs précisait : « Fouet à bœufs, modèle ancien de type terrien, copie. » Il était fait de cuir de bœuf, ce qui occasionna quelques brefs instants de nausée chez Tuluk et ses assistants végétariens, car ils avaient pensé qu’il s’agissait d’une matière synthétique.

« Un monstrueux archaïsme », décréta l’un des assistants chiters. Les deux autres approuvèrent, même le Pan Spechi, pour qui le retour périodique à des habitudes carnivores dans son cycle de crèche était une question de survie.

Un curieux alignement dans les molécules cellulaires attira leur attention à ce moment-là. L’étude du fouet et du bras se poursuivit à leurs rythmes respectifs.

 

McKie prit l’appel longue-distance alors qu’il se trouvait près d’un chemin de terre à quelque trois kilomètres du rocher. Il avait marché jusque-là, de plus en plus irrité par l’étrange paysage. La ville, il s’en était rapidement rendu compte, était un mirage suspendu au-dessus d’une plaine desséchée d’herbes hautes et de buissons épineux rabougris.

Il faisait presque aussi chaud ici que dans la Boule calibane. Jusqu’à présent, les seules choses vivantes qu’il avait rencontrées étaient quelques animaux de petite taille au pelage brun entrevus de loin, et d’innombrables insectes – sauteurs, ailés, rampants, bondissants. Le chemin contenait deux sillons parallèles et avait la couleur de rouille du fer abandonné depuis longtemps. Il semblait prendre naissance dans une lointaine chaîne de collines bleues sur sa droite, pour plonger à travers la plaine et aller se perdre dans l’horizon accablé de chaleur sur sa gauche. Il était complètement désert à part McKie, sans même un nuage de poussière au loin pour marquer un passage récent.

McKie fut presque soulagé lorsqu’il sentit la plythotranse s’emparer de lui.

« Ici Tuluk », dit la voix à l’intérieur de sa tête. « On m’a dit de vous contacter dès que mon rapport serait prêt. J’espère que le moment n’est pas inopportun. »

McKie, qui avait du respect pour les compétences techniques de Tuluk, répondit : « Je vous écoute. »

« Pas grand-chose pour le bras », dit Tuluk. « Palenki, naturellement. Nous pourrons identifier son propriétaire, si jamais nous le retrouvons. Le membre a déjà repoussé au moins une fois. Cicatrice à l’avant-bras, un coup de sabre ou de couteau apparemment. »

« Et son identification de phylum ? »

« Les recherches sont en cours. »

« Le fouet ? »

« Là c’est différent. C’est du vrai cuir de bœuf. »

« Véritable ? »

« Aucun doute là-dessus. Nous pourrions même identifier l’ancien propriétaire, bien que je doute qu’il se promène encore dans les environs. »

« Vous avez un humour sinistre. Y a-t-il autre chose ? »

« Ce fouet est également un archaïsme. Fouet à bœuf de type terrien, modèle ancien. Nous avons fait établir une fiche ID par ordinateur, et consulté un expert des musées pour confirmation. Il pense que le travail est un peu grossier, mais suffisamment précis pour que nous puissions affirmer qu’il s’agit d’une copie d’un original authentique. Fabrication relativement récente, également. »

« Où ont-ils pu se procurer l’original ? »

« Nous faisons des recherches pour essayer de l’établir, et cela pourrait nous donner un indice. Ces objets ne courent pas les rues. »

« Manufacture récente », dit McKie. « Vous en êtes sûr ? »

« L’animal d’où provient le cuir est mort il y a deux années standard environ. La structure intercellulaire réagit encore à la catalyse. »

« Deux ans. Où ont-ils pu trouver un bœuf ? »

« Cela restreint considérablement le champ de nos recherches. Quelques-uns de ces animaux sont utilisés comme accessoires dans des spectacles, ce genre de chose. On élève aussi du bétail pour la nourriture dans certaines planètes reculées où la technologie de la pseudoviande n’existe pas encore. »

« Plus on avance, plus les choses deviennent confuses », dit McKie.

« C’est l’impression que nous avons. Ah, et puis il y a aussi de la poussière de chalme après le fouet. »

« Chalme ? C’est donc ça qui sentait la levure ! »

« Oui, l’odeur est encore très forte. »

« Qu’est-ce qu’ils peuvent faire avec une si grande quantité d’insta-teinture ? » demanda McKie. « Je n’ai vu aucun signe de bâton à mémoire – mais ça ne veut rien dire, bien sûr. »

« C’est une simple suggestion », fit Tuluk, « mais peut-être qu’ils ont peint au chalme le motif sur la carapace du Palenki. »

« Dans quel but ? »

« Falsifier son phylum, peut-être ? »

« Je ne sais pas. »

« Si vous avez senti l’odeur du chalme après l’arrivée du fouet, cela signifie qu’il y en avait des masses. Y avez-vous songé ? »

« La pièce n’était pas grande, et il faisait très chaud. »

« La chaleur est une explication, c’est vrai. À part ça, je suis désolé mais nous n’avons rien d’autre pour vous. »

« C’est tout ? »

« Euh… je ne sais pas si ça peut vous être utile, mais le fouet était rangé en position verticale, suspendu à une mince longueur d’acier. »

« D’acier ? Vous en êtes certain ? »

« Absolument. »

« Qui utilise encore de l’acier ? » « Ce n’est pas un matériau tellement rare sur les nouvelles planètes. Il y en a même où ils construisent avec. » « Incroyable ! » « N’est-ce pas ? »

« Vous savez », dit McKie, « nous cherchons une planète sous-développée et j’ai l’impression que je me trouve sur l’une d’elles. »

« Où êtes-vous ? »

« Je ne sais pas. »

« Vous ne savez pas ? »

McKie résuma ce qui s’était passé.

« Vous autres agents spéciaux, vous prenez de drôles de risques, parfois. »

« Comme vous voyez. »

« Vous portez un moniteur. Voulez-vous invoquer la clause du moniteur ? Je pourrais demander à mon Taprisiote d’identifier le lieu où vous vous trouvez. »

« Vous savez très bien que ce serait un cas de paiement », dit McKie. « Je ne veux pas courir le risque de nous ruiner avant d’avoir essayé d’identifier l’endroit par moi-même. »

« Est-ce que je peux faire quelque chose pour vous ? »

« Appelez Furuneo. Dites-lui de me laisser encore six heures, puis de me faire récupérer par la Calibane. »

« Récupérer, d’accord. Siker m’a dit que vous utilisiez un système S’œil sans couloirs. Elle peut vous récupérer n’importe où ? »

« Je le crois. »

« J’appelle tout de suite Furuneo. »

McKie marchait depuis prés de deux heures lorsqu’il aperçut la fumée. Elle s’élevait en minces volutes sur un fond lointain de montagnes bleutées.

Pendant qu’il marchait, il était venu à l’idée de McKie qu’il avait peut-être été déposé dans un endroit où il mourrait de soif ou de faim avant même que ses jambes aient pu le conduire vers la présence salvatrice de compagnons civilisés. Une amère morosité s’était emparée de lui. Ce n’était pas la première fois qu’il se rendait compte qu’un accident de la machine dont il considérait le bon fonctionnement comme acquis pouvait très bien s’avérer fatal.

Mais quelle machine sinon celle de son propre esprit ? Il maugréa intérieurement contre lui-même pour s’être laissé aller à utiliser le système S’œil de cette manière alors qu’il connaissait le caractère précaire de toute communication avec la Calibane.

Marcher !

Il ne lui était jamais venu à l’esprit qu’il devrait passer tout son temps à marcher.

Il songea à la faille éternelle dans les relations co-sentientes avec les machines. À trop se reposer sur elles, les muscles étaient désavantagés dans un univers où ils pouvaient être appelés à servir à n’importe quel moment.

Maintenant, par exemple.

Il devait se rapprocher de la fumée, bien que les collines bleutées lui parussent toujours aussi lointaines. Marcher.

Fichu métier. Quelle idée avait eue Abnethe de choisir un pareil endroit pour s’y livrer à son douteux passe-temps ? Si c’était bien l’endroit. Si la Calibane n’avait pas commis une autre erreur d’interprétation.

L’amour est plus fort que tout. Que diable venait faire l’amour dans tout ça ?

Il aurait donné cher pour avoir un peu d’eau. D’abord la chaleur de la Boule, et maintenant ça. Il avait la gorge en feu. Et la poussière soulevée par ses chaussures n’arrangeait pas les choses. À chaque pas, un nuage ocre s’envolait de l’étroit chemin. La poussière collait à ses narines et à sa gorge. Elle avait un goût de moisi.

Il tâta la trousse d’équipement dans la poche de son blouson. Le radieur pourrait percer un trou dans la terre desséchée, arriver jusqu’à l’eau, même. Mais comment faire monter l’eau jusqu’à sa gorge assoiffée ?

Les insectes pullulaient. Ils bourdonnaient, vrombissaient, couraient au bord du chemin, essayaient d’atterrir sur sa chair exposée. Il finit par sortir le stimul de sa trousse et à le brandir devant lui comme un ventilateur tournant à puissance moyenne. Il faisait place nette autour de sa tête chaque fois qu’un essaim approchait, et semait derrière lui des agrégats d’insectes assommés.

Il perçut un bruit – un martèlement sourd et à peine distinct. Quelque chose que l’on cognait. Quelque chose de creux et de sonore qui semblait provenir de l’endroit où la fumée s’élevait.

Ce pouvait être un phénomène naturel. Ou bien des créatures sauvages. La fumée pouvait être issue d’un feu naturel. Il jugea cependant prudent de sortir le radieur de sa trousse et de le tenir prêt dans une de ses poches.

Le bruit se fit plus fort par petites étapes, comme s’il était amplifié pour marquer les positions successives de son approche. Un écran de buissons et les légères ondulations de la plaine en dissimulaient la source.

McKie gravit une faible élévation de terrain, sans quitter le chemin.

Le désespoir l’envahissait. Il avait été abandonné sur un monde lugubre et désolé, un endroit qui durcissait le regard. On lui avait donné un rôle dans une histoire sans morale, un conte de fées aux ailes rognées. Il était un vagabond desséché brûlé par la soif, rongé par l’angoisse, poursuivant un rêve lointain, laborieux, qui prendrait fin dans le destin fatal d’une créature calibane.

Le prix à payer pour la mort de la Calibane oppressait ses pensées, torturait son ego et accablait son être. Sa propre mort ne serait qu’une bulle perdue dans la conflagration.

McKie secoua la tête pour chasser toutes ces pensées. La peur lui ôterait tout discernement. Il ne pouvait pas se laisser aller.

Une chose était sûre pour l’instant, le soleil descendait. Il s’était déplacé de deux bonnes largeurs au moins depuis que McKie avait entrepris ce voyage stupide.

Qu’est-ce que ce bruit pouvait bien signifier ? Il lui parvenait, monotone, insistant, comme porté par la chaleur. Et il sentait battre ses tempes en un irritant contrepoint : tchic boum, tchic, boum, tchic, boum…

Arrivé au sommet de l’élévation, il s’arrêta. Il se trouvait en bordure d’une cuvette peu profonde qui avait été entièrement débroussaillée. Au centre de la cuvette, une haie d’épines entourait une vingtaine de huttes coniques à la toiture d’herbes sèches, apparemment bâties en pisé. Des spirales de fumée sortaient de plusieurs toits. À l’extérieur de l’enceinte du village paissaient quelques animaux qui relevaient la tête de temps à autre.

De jeunes garçons à la peau noire munis de longues perches surveillaient le bétail. D’autres hommes, femmes, enfants, tous noirs, vaquaient à diverses occupations, à l’intérieur de l’enceinte.

McKie, qui avait des ancêtres noirs de la planète Caoleh, se sentit curieusement troublé par le spectacle qu’il était en train de contempler. Quelque chose vibrait de travers au sein de sa mémoire génétique. Où dans l’univers pouvait donc exister un endroit où les gens étaient si arriérés ? La scène ressemblait à une illustration de livre d’histoire sur les âges obscurs de la vieille Terre.

La plupart des enfants allaient nus, ainsi que quelques hommes. Les femmes portaient des pagnes de fibres.

Était-ce une sorte de retour à la nature ? se demanda McKie. La nudité ne le dérangeait pas particulièrement, c’était l’ensemble.

Le sentier descendait au creux de la cuvette jusqu’à la haie d’épines, pour ressortir de l’autre côté et disparaître derrière une crête.

McKie commença à descendre. Il espérait qu’ils voudraient bien lui donner un peu d’eau au village.

Le bruit venait d’une grande hutte qui dominait les autres. Une charrette attelée de quatre bêtes à cornes stationnait devant la hutte.

Tout en s’approchant, McKie examina la charrette. Entre de hautes ridelles étaient entassés d’étranges objets plats, des rouleaux d’étoffes aux couleurs vives et de longues perches à l’extrémité métallique effilée.

Le bruit cessa brusquement, et McKie s’aperçut qu’on l’avait remarqué. Des enfants couraient d’une hutte à l’autre en poussant des cris perçants et en le désignant du doigt. Des adultes se retournaient avec une lente dignité et l’examinaient.

Un étrange silence s’était établi.

McKie était entré par une brèche dans la haie d’épines. Des dizaines de visages noirs totalement dénués d’expression s’étaient tournés vers lui et observaient chacun de ses mouvements.

Une puanteur suffocante assaillait ses narines. Viande en putréfaction, excréments, odeurs acres dont il préférait ne pas trop chercher la nature, odeur de fumée et de brûlé. Des nuages d’insectes noirs volaient autour des bêtes attelées à la charrette, indifférents aux lents battements de leurs queues.

Un homme blanc à la barbe rousse sortit de la grande hutte lorsque McKie approcha. Il portait un chapeau à bord plat, une veste noire et poussiéreuse et un pantalon brun foncé. Il tenait à la main un fouet du même modèle que celui utilisé par le Palenki. McKie comprit qu’il se trouvait au bon endroit.

L’homme s’arrêta après avoir fait quelques pas, l’œil mauvais, le visage hostile, ses lèvres minces visibles sous sa barbe. Il fixa son regard sur McKie pendant quelques instants, fit un bref signe de tête à quelques hommes qui se trouvaient en retrait sur la gauche de McKie, fit un geste en direction de la charrette et reporta son attention sur l’agent du BuSab.

Deux hommes noirs de haute taille s’avancèrent près de la tête des bêtes attelées.

McKie étudia le contenu de la charrette. Les grands objets plats étaient des sortes de planches sculptées et ornées d’étranges peintures. Ils le faisaient penser à des carapaces de Palenkis. Il n’aimait pas beaucoup la manière dont les deux hommes à la tête de la charrette le dévisageaient. Il sentait un danger. Sa main dans la poche de son blouson se crispa sur la crosse de son tube radieur. Il sentit et vit le cercle des habitants du village se resserrer autour de lui. Il n’aimait pas avoir le dos ainsi exposé.

« Je suis Jorj X. McKie, Saboteur Extraordinaire », dit-il en s’avançant jusqu’à une dizaine de pas du blanc barbu. « Et vous ? »

L’homme cracha par terre en disant quelque chose qui ressemblait à « Getnabent. »

McKie déglutit. La sonorité ne lui disait rien. Étrange, pensa-t-il. Il n’aurait pas cru qu’il puisse exister dans l’univers co-sentient un langage qu’il ignorait tout à fait. Peut-être que R & R avait découvert ici une nouvelle planète.

« Je suis en mission officielle pour le compte du Bureau », reprit-il. « Que chacun en soit informé. » Ainsi la légalité était observée.

Le barbu haussa les épaules en disant : « Kawderwelsh. »

Quelqu’un derrière McKie dit : « Krawlikido ! »

Le regard du barbu se tourna en direction de la voix, puis revint se poser sur McKie.

McKie porta son attention sur le fouet. L’extrémité de la lanière traînait sur le sol. En voyant le regard de McKie, le barbu redressa le manche d’une torsion de poignet et saisit l’extrémité de la lanière flexible entre deux doigts. Puis il continua à regarder McKie. Il y avait une sûreté tranquille dans la manière dont cet homme maniait le fouet qui donna le frisson à McKie.

« Où avez-vous eu ce fouet ? » demanda-t-il.

L’homme regarda l’objet qu’il tenait à la main. « Pitsch », dit-il. « Brawzhenbuller. »

McKie fit quelques pas vers lui, tendit une main ouverte en direction du fouet.

Le barbu secoua latéralement la tête avec une moue narquoise. Impossible de se tromper sur le sens de sa réponse. « Maykely », dit-il en frappant du manche du fouet la ridelle de la charrette et en désignant du regard les marchandises entassées.

De nouveau, McKie étudia le contenu de la charrette. Objets artisanaux, probablement. Il savait que le commerce de pièces décoratives ou ésotériques rapportait gros à ceux qui exploitaient une clientèle lassée par la production en série stéréotypée des usines automatiques. S’ils étaient fabriqués dans ce village, l’opération ressemblait fort à une nouvelle forme d’esclavage ou d’exploitation d’une main-d’œuvre ignorante, ce qui revenait pratiquement au même.

Le passe-temps d’Abnethe avait peut-être des côtés morbides, mais il avait aussi des motivations plus compréhensibles.

« Où est Mliss Abnethe ? » demanda-t-il.

Ces paroles provoquèrent une réaction. Le barbu redressa vivement la tête et son regard lança des éclairs. La foule qui les entourait émit une clameur inintelligible.

« Abnethe ? » répéta McKie.

« Seeawss Abnethe ! » s’écria le barbu.

La foule commença à psalmodier : « Epah Abnethe ! Epah Abnethe ! Epah Abnethe ! »

« Rooik ! » glapit le barbu.

La foule se tut aussitôt.

« Comment s’appelle cette planète ? » demanda McKie. Il regarda les visages noirs qui l’entouraient. « Quel est cet endroit ? »

Personne ne répondit.

McKie riva son regard dans celui du barbu. L’autre lui rendit la pareille d’une manière stoïque, mesurée, puis hocha la tête une seule fois, comme s’il venait d’en arriver à quelque conclusion. « Deespawng ! » fit-il.

McKie plissa le front, pesta intérieurement. Cette fichue affaire présentait des problèmes de communication à chaque tournant ! Mais quoi qu’il en soit, il en avait vu assez pour demander une enquête officielle de la police. On ne laissait pas des êtres humains dans un état de déchéance pareil. Il fallait qu’Abnethe soit derrière tout ça. Le fouet, la réaction devant son nom. Le village tout entier évoquait la névrose d’Abnethe. En observant quelques-uns des hommes qui l’entouraient, il avait vu des marques sur les torses et les bras. Si c’étaient des marques de fouet, tout l’argent d’Abnethe ne la sauverait pas. Elle pourrait s’en tirer à la rigueur avec un nouveau reconditionnement, mais cette fois-ci ils feraient…

Quelque chose explosa contre la nuque de McKie et le projeta en avant. Le barbu leva le manche de son fouet et McKie vit le coup arriver sur sa tête. Il sentit une obscurité énorme, cahoteuse, se refermer sur lui avec l’impact sur sa tempe. Il essaya de sortir son radieur de sa poche, mais ses muscles n’obéirent pas. Son corps était devenu une masse horrifiée, incontrôlée. Sa vision n’était plus qu’une brume sanglante.

À nouveau, quelque chose explosa contre sa tête.

Il sombra dans un oubli de cauchemar. Au moment de perdre connaissance, il pensa au moniteur implanté dans son crâne. S’ils l’avaient tué, un Taprisiote, quelque part, serait alerté et transmettrait un dernier rapport sur un certain Jorj X. McKie.

Le grand bien que cela me ferait lui répondirent les ténèbres.

 

Il y avait une lune, réalisa McKie. Cette chose brillante juste devant lui ne pouvait être qu’une lune. Il devait la voir depuis quelque temps à travers ses sens à moitié éveillés. La lune s’était élevée de l’obscurité au-dessus des silhouettes figées de toits primitifs.

Il était donc toujours dans le village.

L’astre était en suspens, incroyablement près.

La nuque et la tempe gauche de McKie se mirent à élancer douloureusement. Il fit le bilan de ses sens meurtris et vit qu’il gisait sur le dos à même le sol, chevilles et poignets attachés à des piquets, le visage tourné vers le ciel.

C’était peut-être un autre village.

Il éprouva la solidité de ses liens. Rien à faire.

Sa position manquait de dignité : les jambes écartées les bras en croix.

Il laissa son regard errer sur les étranges constellations qui faisaient partie de son champ de vision. Quel pouvait bien être cet endroit ?

Une lueur s’embrasa quelque part sur sa gauche. Elle dansa, puis reprit un faible éclat orangé. Il voulut tourner la tête dans sa direction, mais se figea tandis que la douleur le transperçait de la nuque au sommet du crâne.

Il poussa un gémissement.

Dans l’obscurité proche, un animal lança un cri. Le cri fut suivi par un feulement rauque au loin. Le silence. Puis un nouveau feulement. Les bruits ourlaient la nuit pour McKie, lui conféraient de nouvelles dimensions. Il entendit un bruit de pas qui se rapprochaient.

« Je l’ai entendu gémir », dit un homme.

Il s’exprimait en galach standard, constata McKie. Deux ombres émergèrent de la nuit et se postèrent aux pieds de McKie.

« Vous croyez qu’il a repris connaissance ? » C’était une voix de femme déguisée par un storteur.

« Il respire comme s’il était éveillé », dit l’homme.

« Qui est là ? » fit McKie dans un souffle rauque. Sa propre voix déclenchait une tempête d’aiguilles dans son crâne.

« Heureusement que vos gens savent obéir aux instructions », dit l’homme. « Imaginez qu’il soit en liberté dans le coin ! »

« Comment êtes-vous arrivé jusqu’ici ? » demanda la femme.

« J’ai marché », grogna McKie. « C’est vous, Abnethe ? »

« Il a marché ! » ricana l’homme.

McKie se demandait à qui pouvait appartenir cette voix masculine. Il distinguait des consonances sibilantes qui évoquaient un non-humain. Non-humain ou humanoïde ? Parmi les co-sentients, seul un Pan Spechi pouvait se rapprocher à ce point d’un humain, pour la bonne raison que la conformation physique du premier était calquée sur celle du second.

« Si vous ne me libérez pas », dit McKie, « je ne réponds pas des conséquences. »

« Vous en répondrez », dit l’homme. Il y avait quelque chose de narquois dans sa voix.

« Je veux savoir comment il est arrivé ici », dit la femme.

« Quelle différence ? »

« Cela peut faire une énorme différence. Si Fanny Mae était en train de rompre son contrat ? »

« C’est impossible ! » rugit l’homme.

« Rien n’est impossible. Sans l’aide de la Calibane il n’aurait pas pu arriver jusqu’ici. »

« Il y a peut-être un autre Caliban. »

« Fanny Mae prétend le contraire. »

« Je pense qu’il faut nous en débarrasser immédiatement », dit l’homme.

« Et s’il porte un moniteur ? »

« Fanny Mae dit qu’aucun Taprisiote n’est capable de localiser cet endroit ! »

« Mais McKie est venu jusqu’ici ! »

« Et j’ai eu une communication longue-distance depuis mon arrivée », intervint McKie. Aucun Taprisiote capable de localiser cet endroit ? réfléchit-il. Qu’est-ce qui pouvait bien motiver une telle idée ?

« Ils n’auront pas le temps de nous retrouver ni de faire quoi que ce soit », dit l’homme. « Il faut l’éliminer. »

« Ce ne serait pas très intelligent », dit McKie.

« Voyez un peu qui parle d’intelligence », fit l’homme.

McKie se tendit pour essayer de distinguer des détails des visages, mais ils restaient dans l’ombre. Qu’y avait-il de spécial dans cette voix d’homme ? Quant à la femme, elle déguisait sa voix avec l’aide d’un storteur, mais pourquoi cette précaution ?

« Je porte un moniteur de vie », dit-il.

« Le plus tôt sera le mieux », fit la voix d’homme.

« Je ne peux pas en supporter davantage », dit la femme.

« Tuez-moi, et le moniteur commencera à émettre », dit McKie. « Les Taprisiotes sonderont ce secteur et identifieront tous ceux qui sont autour de moi. Même s’ils ne peuvent pas vous retrouver ils sauront qui vous êtes. »

« La perspective me fait frémir », dit l’homme.

« Nous devons savoir comment il est arrivé jusqu’ici », dit la voix féminine.

« Quelle différence cela fait-il ? »

« C’est une question stupide. »

« Admettons que la Calibane ait rompu son contrat. » « Ou qu’il y ait quelque part une clause percée que nous ne comprenons pas. »

« Il n’y a qu’à la boucher. »

« Je ne sais pas si c’est possible. Il y a des moments où je me demande à quel point nous parlons vraiment le même langage. Qu’est-ce que c’est que des conjonctions ? »

« Abnethe, pourquoi portez-vous un storteur » demanda McKie.

« Pourquoi m’appelez-vous Abnethe ? »

« Vous pouvez transformer votre voix, mais vous ne pouvez pas déguiser votre style. »

« Est-ce que c’est Fanny Mae qui vous a envoyé ici ? » demanda-t-elle.

« Quelqu’un a dit tout à l’heure que c’était impossible », riposta McKie.

« Il ne manque pas de cran », gloussa-t-elle.

« Ça lui fait de belles jambes. »

« Je ne crois pas », reprit la voix féminine, « que la Calibane soit en mesure de rompre notre contrat. Souvenez-vous de la clause de protection. Il est plus probable qu’elle l’a envoyé ici pour s’en débarrasser. »

« Alors faisons-le tout de suite. »

« Ce n’est pas ce que je voulais dire. »

« Vous savez bien que c’est la seule chose à faire. »

« Vous le faites souffrir, et je ne peux accepter ça ! » s’écria-t-elle.

« Alors allez-vous-en et laissez-moi faire. »

« Je ne peux pas supporter la pensée de le faire souffrir. Vous ne comprenez pas ça ? »

« Il ne souffrira pas. » »

« Il faut une certitude. »

Ça ne peut être qu’Abnethe, se dit McKie en se rappelant son conditionnement contre la souffrance infligée à autrui. Mais qui est l’autre !

« Ma tête me fait mal », dit McKie. « Vous rendez-vous compte que vos hommes m’ont pratiquement rompu la cervelle, Mliss ? »

« Quelle cervelle ? » demanda la voix masculine.

« Il faut le montrer à un médecin », dit-elle.

« Ne soyez pas stupide ! » s’écria son interlocuteur.

« Avez-vous entendu ce qu’il vient de dire ? Sa tête lui fait mal. »

« Mliss, arrêtez ! »

« Vous avez dit mon nom ! »

« Qu’est-ce que ça peut faire ? Il vous a reconnue. »

« Et s’il s’échappe ? »